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[Canada] Déclaration de l’Institut Simone de Beauvoir - Une prise de position féministe sur le travail du sexe

Thursday, November 4th, 2010
Correspondante : Institut Simone de Beauvoir
Publié le : 02/11/2010 à 16h56
Catégorie : Communiqués

L’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia appuie le récent jugement de la juge Susan Himel de la Cour supérieure de justice de l’Ontario concernant les lois sur la prostitution du Canada.

Nous appuyons cette décision en tant que féministes et, plus particulièrement, en tant que féministes qui occupent une position de leadership dans le domaine de la sexualité. L’Institut Simone de Beauvoir a été fondé en 1978 et offre le plus ancien programme d’études féministes au Canada. Notre programme d’études féministes a été le premier à offrir un cours sur les études lesbiennes (1985); nous avons contribué à La Ville en Rose, un colloque international sur les études gaies et lesbiennes qui s’est tenu en 1992; et nous avons participé activement à la mise sur pied du premier cours de premier cycle dédié au VIH/SIDA donné dans une université canadienne (1994). Depuis 2006, nous offrons un cours optionnel intitulé «Framing the prostitute» (Encadrer la prostitution) qui explore les manières dont les débats sur la prostitution sont construits au sein des politiques publiques et des milieux féministes et militants.

Depuis plus de trente ans, l’Institut Simone de Beauvoir occupe une position de leader en ce qui a trait aux questions de sexualité. Notre position d’appui au jugement Himel s’inscrit donc dans une longue tradition d’actions et de réflexions en matière de sexualité.

Le contexte des lois sur la prostitution au Canada
L’échange de services sexuels contre de l’argent est entièrement légal au Canada. Cependant, la plupart des éléments impliqués par la prostitution sont criminalisés. Cela inclut :
• communiquer pour les besoins de la prostitution;
• être le propriétaire ou le fondateur d’une maison de débauche; et
• forcer une autre personne à exercer la prostitution (les lois sur le proxénétisme).

Le jugement Himel
Le jugement Himel soutient que ces trois éléments des lois sur la prostitution ne permettent pas aux femmes de travailler dans un environnement sécuritaire. Par exemple, les femmes ne peuvent pas communiquer clairement sur des questions de sexualité avec un client, notamment à propos de la protection contre les infections transmises sexuellement, puisqu’elles ont peur d’être accusées d’une infraction de communication. Dans un autre cas de figure, les femmes ont l’interdiction de se mettre en équipe et de travailler ensemble dans un même appartement, puisque l’appartement en question serait considéré comme une maison de débauche. De la même manière, les femmes qui vivent avec un(e) conjoint(e) peuvent voir cette personne condamnée à cause des lois sur le proxénétisme qui interdisent de «vivre des fruits» d’une travailleuse du sexe. Ces lois empêchent également les femmes de s’organiser collectivement dans le but d’assurer leur sécurité et leur bien-être : de la constitution d’un syndicat à l’adhésion à une assurance maladie.

La juge Himel, considérant les preuves qui lui ont été présentées, a conclu que les dispositions actuelles du Code criminel créent un contexte dans lequel les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe font l’objet d’un danger grandissant. Le jugement affirme que les lois existantes relatives à la prostitution causent des méfaits aux femmes puisqu’elles les mettent à risque de subir davantage de violence. Les dispositions actuelles du Code criminel transgressent la Charte des droits : le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne.

Ce jugement laisse 30 jours au gouvernement fédéral pour faire appel. Bien que le jugement ait eu lieu en Ontario, il pourrait avoir des répercussions dans d’autres provinces, considérant qu’il remet en question la constitutionnalité de certaines parties du Code criminel lui-même.

Pourquoi nous appuyons cette décision en tant que féministes
• Ce jugement soulève d’importantes questions quant au droit des femmes de contrôler leurs conditions et leur environnement de travail. Considérant que l’échange de services sexuels contre de l’argent n’est pas un acte criminel au Canada, nous appuyons la liberté des femmes de définir les conditions dans lesquelles elles travaillent. Ceci inclut aussi les femmes travaillant dans l’industrie du sexe.

• Nous ne nions pas qu’il puisse y avoir des abus de pouvoir et de la violence au sein de l’industrie du sexe – tout juste comme nous pouvons constater de la violence et des abus de pouvoir dans n’importe quel milieu de travail. Nous pensons que plus les femmes ont du pouvoir sur leurs conditions de travail, plus leur sécurité et leur santé s’accroissent. En tant que féministes, nous avons travaillé pendant des années pour assurer une participation active des femmes à la définition des conditions de travail de leurs vies. Notre engagement à ce principe inclut les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe.

• Nous appuyons aussi cette décision car en tant que féministes, l’histoire nous dit que ces mêmes lois sur la prostitution ont été utilisées particulièrement contre des communautés marginalisées. Par exemple, une descente a été faite au bar gay Truxx en 1977 à cause des lois sur les maisons de débauche. Ce scénario s’est répété en 1994 lorsque la police de Montréal a effectué une descente au bar gay K.O.X. en affirmant qu’il s’agissait d’une maison de débauche. Vers la fin des années 1990, des établissements échangistes du Montréal métropolitain ont également fait l’objet de descentes à cause des lois sur les maisons de débauche. Les lois qui criminalisent la prostitution permettent à l’État de viser les lieux, les événements et les communautés de ceux et celles qui sont sexuellement marginalisés. En tant que féministes, notre solidarité avec les communautés gaies et lesbiennes nous force à rejeter la criminalisation de la prostitution, parce que les évidences historiques du Canada nous démontrent clairement qu’alors que ces lois sont apparemment utilisées pour « protéger » les femmes, la réalité est plutôt qu’elles sont mobilisées contre les minorités sexuelles en général.

La prostitution n’est-elle pas préjudiciable aux femmes?
Comment les féministes peuvent-elles l’appuyer?

En discutant du débat sur la prostitution et du récent jugement Himel, certaines personnes soutiennent une position selon laquelle la prostitution en elle-même cause préjudice aux femmes. Plusieurs féministes avancent cet argument. La réalité est, en fait, beaucoup plus complexe qu’une telle prise de position. En fait, le jugement Himel est précisément une source d’intérêt pour nous en tant que féministes parce qu’il nous pousse à nous questionner sur la définition du « préjudice » en lui-même. Les lois qui sont désignées comme devant protéger les femmes peuvent aussi leur causer préjudice et cela a été démontré dans les exemples de l’utilisation des lois sur les maisons de débauche contre les communautés gaies et lesbiennes.

De manière similaire, une loi qui empêche les femmes de déterminer leurs propres conditions de travail leur cause préjudice puisque cela diminue leur autonomie et leur pouvoir d’agir. Nous sommes d’accord avec le jugement Himel selon lequel les lois sur la prostitution du Canada leurs sont préjudiciables et que ce préjudice transgresse la garantie de sécurité de la personne assurée par la Charte des droits. La sécurité des personnes assure le droit de vivre sans violence. C’est donc en tant que féministes engagées dans la lutte contre la violence faite aux femmes que nous appuyons le jugement Himel.

Une véritable consultation
Un des apprentissages les plus importants des politiques féministes est la nécessité de consultations authentiques. Les féministes ont soutenu que les femmes doivent avoir le droit de vote si un état démocratique veut affirmer avoir consulté tous ses citoyens. Les féministes travaillistes ont maintenu que les travailleuses doivent être consultées si nous voulons comprendre comment un environnement de travail particulier affecte les femmes. Exactement comme les féministes qui nous ont précédées et qui ont insisté sur l’importance de consulter les femmes, nous soulignons l’importance d’un authentique dialogue avec les femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe. Notre engagement envers les politiques féministes nous demande de parler directement aux femmes qui vivent cette réalité spécifique afin que nous puissions travailler ensemble à l’amélioration de leur situation telle qu’elles la conçoivent.

Recommandations pour les futures actions et réflexions en matière de prostitution :
À l’Institut Simone de Beauvoir, nous nous engageons à :
• soutenir la décriminalisation du travail du sexe au Canada, dans un contexte selon lequel l’échange de services sexuels contre de l’argent ne figure pas dans le Code criminel du Canada;
• protester contre les lois qui causent du tort aux femmes, même si leur intention est de « protéger » les femmes;
• soutenir l’autonomie des femmes à définir leurs conditions de travail, ceci incluant les travailleuses du sexe;
• reconnaître l’expertise des travailleuses du sexe dans notre réflexion sur les sujets qui les concernent;
• travailler en partenariat avec les femmes pour lutter contre la violence. Cet engagement inclut une véritable collaboration avec les travailleuses du sexe afin d’identifier et d’implanter les stratégies qu’elles perçoivent comme étant pertinentes pour contrer la violence exercée contre elles, en tant que femmes, et en tant que travailleuses.

Signé par les membres du personnel enseignant ainsi que les étudiantes et étudiants de l’Institut Simone de Beauvoir, Université Concordia.

> Simone de Beauvoir Institute’s Statement: A Feminist Position on Sex Work - Déclaration de l’Institut Simone-De Beauvoir : une prise de position féministe sur le travail du sexe (PDF)

Europe 1 - Café Découverte

Monday, October 4th, 2010

La prostitution revient-elle en France ou n’est-ce que de la poudre aux yeux ?

Un fait, une histoire, un débat. Michel Field installe chaque jour le décor pour un récit sans frontière.

Ses invités :

Jean-Jacques Herlem, directeur de tutelle de la BRP

Florence Garcia, présidente de l’association lyonnaise Cabiria (association d’aide aux prostitués)

Maîtresse Gilda, porte parole du STRASS

S’abonner au podcast : http://www.europe1.fr/podcasts/cafe-decouvertes.xml

télécharger le fichier audio : Café découverte

PROSTI TUÉES !

Tuesday, August 24th, 2010

“Lobbys religieux, charity-business, démagogie, errances idéologiques, bonne conscience, politiquement correct, mensonges, manipulation… Abolitionnisme : pour en finir avec ce système.”

Alternative Libertaire a choisi de faire dans son numéro de juillet-aout 2010 un dossier sur la prostitution avec pour titre « Proxénètes, Clients, PROSTI   TUEURS, pour en finir avec ce système ». (1)

Ils expliquent que leur volonté d’écrire ce dossier est venue de leur rencontre avec des féministes qu’ils appellent ‘pro-prostitution’ ainsi que de groupes qu’ils nomment règlementaristes. Des militantes du STRASS ayant fait partie du collectif féministe en question, nous croyons comprendre que c’est de nous entre autres qu’il s’agit à travers ces mots. L’éditorial du dossier est en fait plus précis, parmi les exemples de ce qu’AL appelle ‘l’offensive règlementariste’ ils citent : « création d’un syndicat de prostitué-e-s – le Strass –, pétition demandant la mise en place de services sexuels pour les personnes handicapées, articles dans des grands quotidiens appelant à la constitution de maisons de prostituées autogérées… »

Ni le STRASS ni ses alliées féministes ne se sont ‘pro-prostitution’, mais défendent la légalité du travail sexuel, sa dignité, son droit d’exister sans souffrir de discriminations, d’opprobre et de violence. Le STRASS n’est pas un lobby ‘pro-prostitution’ mais un syndicat de défense des droits des travailleurs et travailleuses du sexe. L’amalgame est trompeur, et l’on ne dirait pas des autres syndicats qu’ils défendent le capitalisme quand ils défendent les travailleurs. Le STRASS n’est pas règlementariste. (2) En fait, le STRASS est l’organisation en France qui se bat le plus contre le règlementarisme car c’est nous qui avons été à la pointe du rejet de la réouverture des maisons closes prônée par la députée UMP Chantal Brunel en hiver dernier. C’est nous qui avons consacré les Assises de la prostitution 2010 au Sénat en partenariat avec le Collectif Droits et Prostitution sur le thème de l’opposition aux maisons closes, et c’est nous encore qui avons organisé la seule manifestation publique le soir de ces Assises, ayant clairement comme mot d’ordre le rejet de la proposition de Brunel. (3) Nous nous sommes maintes fois exprimé publiquement sur notre refus des maisons closes.

Il est évident qu’AL a une définition faussée du règlementarisme, mais certainement aussi de l’abolitionnisme et du prohibitionnisme. Nous considérons en effet le réglementarisme comme une politique de contrôle et de répression de la part de l’Etat qui est en contradiction totale avec nos revendications, parmi lesquelles notre proposition de maisons ouvertes autogérées en coopératives, sans patron ni contrôle d’un tiers ou de l’Etat. Nos revendications pour la reconnaissance de notre existence, le droit commun et l’égalité des droits, et la décriminalisation de notre travail par l’abolition de toutes les lois sur la prostitution s’apparentent au contraire bien plus à la volonté originelle de l’activiste et fondatrice de la philosophie abolitionniste, Joséphine Butler. Or, il est vrai que nous ne nous définissons pas non plus abolitionnistes, car ce courant a été récupéré et dévoyé par des prohibitionnistes souvent d’obédience chrétienne ayant pour but final l’abolition du travail du sexe, par le contrôle social de la prostitution et notre “réhabilitation”.

Ce courant bénéficie de millions d’euros de subventions publiques chaque année afin de lutter contre la prostitution, avec des centaines de personnes salariées dans toute la France ayant tout intérêt à préserver leurs intérêts économiques. Pour ne prendre exemple que de l’une d’entre elles, l’Amicale du Nid bénéficie d’un budget annuel de 12 200 000 euros avec plus de 200 salariés. (4) L’abolitionnisme tel qu’il existe aujourd’hui est donc avant tout un business très juteux. Ces organisations défendent la criminalisation de l’organisation de notre travail à travers les lois sur le proxénétisme, sans distinguer le proxénétisme de contrainte du proxénétisme de soutien, et maintenant militent pour la pénalisation de nos clients, contrairement à ce qu’ils déclaraient lors de leur audition au Sénat, en 2001 estimant que c’est une “fausse solution”. C’est dans cette ligne idéologique qu’AL veut se situer, en prétendant ne pas être prohibitionniste parce qu’ils sont contre la criminalisation du racolage. Or, le délit de racolage n’est qu’une des mesures d’un ensemble législatif prohibitionniste qui criminalise les travailleurs et travailleuses du sexe de bien des façons.

L’autre raison pour laquelle nous ne nous définissons pas abolitionnistes est que toutes ces organisations participent à la confiscation de la parole des travailleurs et travailleuses du sexe, soit par notre maintien au silence, soit par la calomnie, en nous accusant d’être complices de trafiquants, de proxénètes, de pédophiles et de violeurs, quand nous ne le serions pas nous mêmes.(5) La seule parole des travailleurs du sexe qui leur semble valable est celle qu’ils instrumentalisent, c’est-à-dire celle de personnes présentées comme victimes, n’ayant pas la capacité de faire leur propre choix et nécessitant leur aide charitable.

Ce n’est pas ainsi que nous concevons notre libération. Nous pensons au contraire que le statut de victime est un piège, qui nous enferme dans une posture de passivité, et nous prive de moyens d’actions pour nous auto-organiser. Les abolitionnistes ont beau avoir de belles intentions, nous ne leur reconnaissont aucun droit à décider de nos vies et des actions que nous devons mener, comme le fait de continuer à exercer le travail du sexe ou non.

Il est déplorable qu’AL ait décidé de procéder de la même façon en rédigeant tout un dossier sur notre travail, sans se donner la peine de consulter les divers collectifs de travailleurs et travailleuses du sexe qui existent en France, dont le STRASS. AL s’arroge le monopole de l’autogestion en déniant la parole des travailleurs et travailleuses du sexe dans son analyse et nous explique pourquoi  dans un texte datant de 2007: «Nous ne participerons pas aux luttes revendiquant des droits attachés au « métier » ou au statut de prostitué(e)s, mais avec les prostitué(e)s aux luttes universelles qui les concernent aussi (lutte pour les droits sociaux universels, lutte contre les lois sécuritaires). » (6) Voilà tout le paradoxe de la position abolitionniste d’AL qui refuse de considérer les travailleurs du sexe dans leur diversité et divise les prostituées en traçant une frontière improbable : d’un côté les “bonnes” prostituées victimes et de l’autre ; des libérales complices du système patriarcal et du capitalisme mondialisé. Comme si nos luttes, bien que partagées par des libertaires, n’étaient pas légitimes parce qu’émanant de femmes, de trans’ et d’hommes exerçant le travail sexuel mais refusant la victimisation et la confiscation de notre parole par des “spécialistes” auto-proclamés, et préférant nous syndiquer pour enfin, nous faire entendre. Y a-t-il d’autres groupes de travailleurs pour lesquels AL conditionne ainsi sa solidarité ?

En lisant le dossier d’AL, les seuls ‘experts’ cités, à l’exception d’Andrea Dworkin, n’ont aucune expérience du travail du sexe. Ce qui est éclairant par ailleurs, c’est que ces ‘experts’ se contredisent entre eux. En effet, AL interviewe le sociologue Lilian Mathieu qui les met pourtant en garde contre les erreurs des courants abolitionnistes. Son livre, La Condition Prostituée, explique très bien l’essentialisme de l’idéologie abolitionniste et Mathieu a dû dénoncer le manque de rigueur scientifique des autres ‘experts’ cités comme Richard Poulin, et en particulier leur habitude de fabriquer de faux chiffres. (7)

Celles et ceux qui militent pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe savent que les chiffres avancés sont pour la plupart faussés, quand ils ne sont pas inventés de toute pièce. Par exemple, lors de chaque événement sportif international, nous entendons la même légende urbaine des 40 000 femmes victimes de la traite déportées d’un endroit à l’autre de la terre. (8) AL décide de présenter les mêmes faits et décrit la prostitution en France comme dominée par la traite. Il semble donc qu’AL se base sur les mêmes chiffres que ceux délivrés par le Ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux. Cependant, le STRASS a déjà démontré dans une tribune sur LeMonde.fr que les chiffres du Ministre sont faux, basés sur le nombre de personnes arrêtées dans le travail de sexe de rue et ne reflètent en rien la réalité de la prostitution en France.(9) En effet, les personnes arrêtées en priorité par la police sont étrangères car le délit de racolage a pour but de les expulser. Il ne reste plus qu’aux courants abolitionnistes d’imposer le dogme selon lequel tous les travailleurs et travailleuses du sexe étrangèrEs sont des victimes de la traite car par définition il ne peut y avoir pour eux de migration économique s’agissant du travail sexuel. Nous en arrivons donc à la conclusion erronée que la grande majorité des prostituéEs en France seraient des victimes de la traite des êtres humains.

“Post hoc ergo propter hoc”

Ce constat biaisé érigé en vérité scientifique permet ensuite, pour le gouvernement d’expulser autant qu’ils veulent, et pour les courants abolitionnistes de revendiquer de plus amples mesures prohibitives dont la principale est à présent la pénalisation de nos clients. Comme son titre l’indique, avec en couverture l’image d’une ombre d’homme portant un costume représentant le pouvoir masculin, le dossier d’AL tient la position des hommes comme centrale dans l’existence de la prostitution et de la traite. En plus de la figure du proxénète, qui pourtant dans la réalité est souvent une femme, le nouveau responsable de tous les maux des femmes est le client de prostituéEs. C’est lui qui est considéré comme responsable de la traite des femmes, car c’est lui qui créerait la demande pour le marché du sexe. En plaçant, le rôle du client comme central dans son analyse, AL commet l’erreur d’omettre les travailleurs et travailleuses du sexe. En général, la raison pour laquelle nous exerçons le travail du sexe n’est pas à la suite d’une demande d’un client mais pour des raisons économiques.

La plupart du temps, c’est nous qui allons chercher le client pour répondre à nos besoins. En voulant criminaliser nos clients, AL ne répond pas à notre situation économique, mais met en danger les ressources que nous avons à notre disposition par le travail du sexe. AL a beau préciser que des droits universels devraient nous permettre de ne plus avoir à travailler dans l’industrie du sexe, mais la répression de nos clients telle qu’elle s’est déroulée dans les pays qui ont choisi ce  modèle, et telle qu’elle est présentée par le reste des courants abolitionnistes ne va pas dans ce sens. En réalité, la répression des clients est le moyen de ne pas avoir à résoudre la question de notre situation économique, et de fait, ne fait pas disparaitre la prostitution. Si AL considère sérieusement le problème de la précarité des femmes et des minorités qui ont recours au travail du sexe comme forme de stratégie économique, ils ne devraient même pas avoir à envisager la question de nos clients mais tenter de trouver de meilleures options. La criminalisation de nos clients au contraire aggrave notre précarité car elle nous prive d’une partie de nos revenus, nous force à travailler dans des espaces plus éloignés de la police pour conserver notre clientèle et donc à travailler plus longtemps et dans de plus grands dangers.

AL répondra alors que la majorité des prostituéEs étant des victimes de la traite, notre situation économique n’est qu’un facteur secondaire car minoritaire, un souci de capitalistes libéraux présentant la « figure mensongère de l’indépendante faisant croire que la prostitution est faite par et pour les travailleuses: l’argent leur reviendrait ». Or, même si AL avait raison et que la majorité des prostituées étaient des victimes de la traite, criminaliser les clients ne supprimerait pas la ‘demande’ de sexe. Elle ne ferait que réprimer celui qui pour l’instant est le seul acteur qui peut encore appeler la police sans risque d’être arrêté, et celui en meilleure position de mettre fin à la traite des êtres humains concrètement en étant en direct contact avec les victimes. Si AL connaissait un peu mieux nos clients, ils sauraient qu’ils ne viennent pas dans le désir ordinaire de nous dominer, parce que la sexualité des hommes n’est pas vouée par essence à toujours vouloir dominer celle des femmes.

Le STRASS déplore qu’une organisation libertaire puisse défendre de telles positions, celle de lobbys religieux, contre l’auto-organisation des travailleurs et travailleuses du sexe dénoncée comme règlementariste, et envisage peut-être même la pénalisation de nos clients. Nous estimons que c’est un réel recul de la part des mouvements anarchistes et libertaires quand on sait par exemple qu’Emma Goldman avait dénoncé la fabrication du mythe de la traite des blanches par les mouvements chrétiens et prohibitionnistes afin de contrôler les femmes du peuple en réprimant davantage l’exercice de la prostitution. Goldman plaçait la question de la situation économique des femmes au centre de son analyse et jamais n’a accusé les prostituéEs d’être complices du capitalisme ou du patriarcat. (10)

1 http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3631

2 http://site.strass-syndicat.org/2009/11/reouverture-des-maisons-closes-mise-au-point-sur-la-position-du-strass/

3 http://site.strass-syndicat.org/2010/04/assises-de-la-prostitution-et-pute-pride-2010-revue-de-presse-suite/

4 http://www.fondationscelles.org/index.php?option=com_content&task=view&id=208&Itemid=111

5 http://www.mouvementdunid.org/Feu-Verts-au-proxenetisme-Lettre

6 http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article707&var_recherche=prostitution%20abolitionnisme%20

7 http://www.contretemps.eu/socio-flashs/ce-que-melange-entre-expertise-militantisme-peut-produire-pire

8 http://endehors.net/news/une-legende-urbaine-les-40-000-prostituees-d-europe-de-l-est-importees-en-allemagne-pour-la-coupe-du-monde-de-football

9 http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/02/combien-de-travailleurs-du-sexe-sommes-nous-par-thierry-schaffauser_1366353_3232.html

10 http://womenshistory.about.com/library/etext/bl_eg_an8_traffic_in_women.htm

France Inter > ça vous dérange - Débat : La prostitution peut-elle être considérée comme un métier ?

Monday, August 9th, 2010

La prostitution peut-elle être considérée comme un métier ?

invités
Jean-Philippe Guillemet
Sociologue

Jean-Michel Carré
réalisateur, documentaire Les travailleu(r)euses du sexe (et fières de l’être) (Les films Grain de sable, sortie février 2010)

Gaby
prostituée

France Inter > ça vous dérange.


Combien de travailleurs du sexe sommes-nous ? par Thierry Schaffauser

Wednesday, June 2nd, 2010

Le 11 mai dernier, Brice Hortefeux annonce au Sénat que nous serions 18 000 à 20 000 prostitués en France (Le Monde du 11 mai). Sachant qu’il y a officiellement 400 000 travailleurs du sexe en Allemagne, on se demande comment le chiffre français a été trouvé.

En France, plein de chiffres circulent dans les journaux au sujet de la prostitution mais on ne sait jamais d’où ils viennent. Nous ne savons rien de la méthodologie. Aucune étude scientifique n’est jamais citée, seulement des estimations de militants anti-prostitution qui ont tout intérêt à présenter une version partiale des faits afin de renouveler les subventions de leurs associations. Ces associations “lobbient” ensuite le gouvernement pour imposer leurs chiffres.

L’autre source de chiffres est l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) qui travaille directement sous les ordres du gouvernement. L’OCRTEH évalue le nombre de prostitués à partir du nombre de personnes arrêtées. Par exemple, en 1999, l’OCRTEH déclare que “5 000 personnes prostituées ont été contrôlées”. Sans expliquer pourquoi, l’OCRTEH évalue ensuite, dans un rapport d’information, “le plan numérique de la prostitution de rue au double de ces contrôles, soit 10 000 à 12 000 personnes, auquel il convient d’ajouter 3 000 professionnelles qui exercent dans les bars à hôtesse ou salons de massage”.

Nous n’avons donc que des estimations qui ne reposent que sur la répression des travailleurs du sexe travaillant dans la rue. A l’heure de l’Internet et des nouvelles technologies, et étant donné la répression accrue du travail de rue depuis la criminalisation du racolage passif, on pourrait au contraire penser que le travail de rue ne représente plus qu’une minorité de l’industrie du sexe en France. En comparaison, au Royaume-Uni on estime le travail sexuel de rue comme représentant seulement 15 % de l’industrie du sexe britannique (Home Office, 2004) tandis qu’en Suisse, le travail de rue représenterait 13 % des travailleurs du sexe. (Sexworkinfo.net).

Il n’y a qu’en Suède où le nombre de prostitués est plus bas qu’en France. Mais la Suède est également connue pour sa politique anti-prostitution. Là-bas, depuis que les clients sont criminalisés, la prostitution aurait officiellement quasiment disparue. Mais, comme en France, le gouvernement suédois ne comptabilise que le nombre de prostitués de rue, quand bien même il neige cinq mois par an et que les travailleurs du sexe se sont déplacés dans des endroits reclus à l’abri de la surveillance policière afin de conserver leur clientèle.

Les pays comme la France qui ont des politiques répressives envers la prostitution ont tout intérêt à présenter des chiffres faibles, prouvant ainsi l’efficacité de leur système en comparaison des pays qui ont décidé de réglementer ou de tolérer le travail du sexe. En ne comptabilisant que la prostitution de rue qui est la plus visible, ils ne font pas que minimiser le nombre des travailleurs du sexe, ils mettent en avant les travailleurs du sexe les plus précaires, celles et ceux qui ne peuvent pas échapper à la répression policière et préserver leur anonymat.

L’ÉMOTION PLUTÔT QUE LES PREUVES

Parmi les travailleurs du sexe les plus précaires, il y a les migrants. Hortefeux dit à présent qu’il y aurait 80 % d’étrangères parmi les prostituées. Ce chiffre est en nette augmentation par rapport aux données de l’OCRTEH de 1999. On peut y voir deux explications.

La première est que la répression du racolage vise en premier lieu les étrangères. La loi de sécurité intérieure du 18 mars 2003 qui a pour but autant la lutte contre l’immigration que la tranquillité publique des riverains a donc ainsi eu comme effet de gonfler le nombre officiel des étrangères, celles-ci étant arrêtées en priorité par la police.

La seconde, plus politique, est que ce chiffre de 80 % concorde enfin avec celui des groupes anti-prostitution qui prétendent que 80 % des prostituées seraient victimes du proxénétisme et de la traite des êtres humains (dont la Fondation Scelles). L’augmentation du chiffre des prostituées étrangères rend donc leur chiffre sur la traite un peu plus crédible. Mais encore faudrait-il que toutes les prostituées étrangères soient bien des victimes de la traite et non juste des migrantes.

La confusion entre les chiffres et entre les termes est constamment maintenue afin que l’émotion plutôt que les preuves scientifiques guide le législateur et justifie les lois répressives aux yeux du public. Hortefeux annonce qu’un rapport doit être remis fin juin dont l’enjeu est la lutte contre le proxénétisme. Mais là encore de quoi parlons nous exactement?

Quand l’OCRTEH et Hortefeux déclarent que quarante réseaux ont été démantelés en 2009, ils ne parlent que des arrestations, jamais des condamnations. La chancellerie ne communique jamais les chiffres des condamnations, ce qui fait que nous ne savons rien de l’efficacité de la loi de 2003 pour lutter contre le proxénétisme. Et connaissant les modalités des arrestations qui visent surtout à expulser le plus d’étrangers possible, s’agit-il de vrais réseaux de proxénètes avec violence et contrainte ou de communautés d’entraides entre migrants ?

Quand Hortefeux parle de trois types de prostitution, il ne parle que de prostituées étrangères en sous-entendant qu’elles seraient toutes des victimes de proxénétisme. Suivant sa logique, leur nombre étant en augmentation, la loi sur le racolage serait même un échec. Mais dans ces chiffres, où sont les travailleurs du sexe français ? Où sont les travailleurs du sexe hommes ? Où sont les prostituées dites traditionnelles ? Où sont les escortes sur Internet, les mères célibataires dans leur ville de province ou les étudiantes dont tout le monde parle tant ?

La prostitution est confondue avec la traite des êtres humains pour trois raisons. Pour le gouvernement, il s’agit de lutter contre l’immigration en prétendant que toutes les prostituées étrangères sont des victimes de la traite et qu’il leur rendrait service en les expulsant. Pour les groupes anti-prostitution, il s’agit de lutter contre la prostitution elle-même en émouvant le public. Enfin, il s’agit de nier les revendications des travailleurs du sexe en les accusant d’être, soit manipulés par des proxénètes, soit d’être des proxénètes elles-mêmes ou eux-mêmes, soit qu’ils et elles sont minoritaires et donc non légitimes à être entendus.

C’est dommage, car les travailleurs et travailleuses du sexe s’organisent de plus en plus politiquement, notamment au sein du Syndicat du travail sexuel et que leur expertise de l’industrie du sexe pourrait être précieuse afin de lutter sérieusement contre le proxénétisme et la traite des êtres humains, aujourd’hui instrumentalisés à d’autres fins.

Thierry Schaffauser est membre du Strass, le Syndicat du travail sexuel.

Source : LEMONDE.FR | 02.06.10 | 10h25  •  Mis à jour le 02.06.10 | 10h38

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/06/02/combien-de-travailleurs-du-sexe-sommes-nous-par-thierry-schaffauser_1366353_3232.html

Semaine des Féminismes, Université de Nanterre

Monday, May 10th, 2010